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Extrait(s) sous licence et copyrigt
 Char Ouragan B1
Extrait de Batailles pour mourir, roman, Corréa, 1945
... Face aux tribunes s'alignaient les dix chars lourds, sombres, innocents et luisants. Ils étaient là, comme gênés, ébahis de leur propre volume et de leur propre importance. Parmi eux, le char Ouragan.
Celui-là c'est mon char, non moins puissant que trois cents taureaux. La sérénité lente et les ires brusques des grandes forces de la nature sont en lui tour à tour. Il a quelque chose du vent, quelque chose de la montagne et quelque chose de la mer. Quand, le matin, je le vois un peu indolent, à peine sorti du lourd sommeil des chars, toujours une même stupeur et un même amour m'envahissent. Pourtant, le char Ouragan, tout comme un autre, c'est du travail d'homme, c'est de la technique d'homme, sur quoi beaucoup d'hommes ont penché leurs rêves, leurs ambitions et leurs efforts. L'un a manié le compas et l'autre le ringard. L'autre a épaulé le satané marteau riveteur qui fait devenir fou à la longue, et l'autre a coulé les blindages qui miroitent obscurément comme le cuir des caïmans. L'autre a craché dans ses mains et dit : "Envoyez-moi ce canon, que je le hisse". Et l'homme du pont roulant a hoché le front, car, pour un beau pont roulant, c'est un beau pont roulant, mais il est comme les ânes : faut pas le charger trop. Or la tourelle pèse autant que dix demi-muids. Quand je le regarde, le char Ouragan, dans le petit matin, que nous nous dévisageons tous les deux, moi nerveux et tout de même méfiant, lui, débonnaire et tout de même avec un air de ruminer une colère, je constate de plus en plus que sa valeur d'oeuvre humaine, son caractère d'assemblage laborieux tendent à échapper définitivement à mon esprit et à mes sens. Monstre métallo-préhistorique, évidemment, créature des confins des âges et des enfers…
… Le char Ouragan et moi, force est de reconnaître que nous sommes liés indissolublement l'un à l'autre par autre chose que l'amitié et l'habitude. Il y a, de la matière à l'homme et de l'homme à la matière après un long usage de l'une par l'autre, des attirances secrètes. Il ne répond bien qu'à moi seul …
...Dix tilleuls centenaires abritent mes trois chars lourds. Ils somnolent sous leurs bâches, sous tout ce poids de feuillage, dans leur ennui. Ils sont de même volume et de même ligne, mais, le char Ouragan, on lui reconnaît, au premier coup d'oeil, la majesté du chef. Je trouve naturel de le voir flanqué des deux autres chars. C'est sa place, au milieu de sa garde. Quand l'itinéraire de ma ronde m'amène à rôder autour d'eux, il est le premier à tressaillir, à s'étirer, à souffler en boeuf assoiffé. Cette vigilance est la marque de son grade. Je l'ai tenu éveillé un bon quart d'heure par ma seule présence. Son ombre carrée, sur 1'eau verte de la lune, mon ombre longue couvraient les empans de terre que la mort nous réserve. Il luisait mystérieusement. Il a soupiré, un soupir énorme et amoureux. J'ai posé ma main sur le blindage et l'ai senti tiède et vivant. Certes, il n'est pas, dans les compagnies de combat, de poste plus décrié que celui que j'occupe. Un singulier snobisme de guerre départit les équipages des chars et les ouvriers qui les soignent et réparent. Ainsi le cavalier monoclé avale une salive amère en parlant du vétérinaire. Mais si quelqu'un doit conduire le char de bataille B1bis Ouragan à l'attaque, ce sera moi et pas un autre. Si quelqu'un doit mourir dans le char de bataille B1bis Ouragan, ce sera moi et pas un autre.
C'est mon char, mon oeuvre, ma créature, que j'ai façonnée à ma guise à force d'amour et de soins. Je ne l'ai pas construit de mes mains, je n'ai pas pétri son métal et même suis-je étranger au choix de son nom. Mais je l'ai accueilli, tout neuf, tout rétif, tout imprégné encore des odeurs de l'usine. Je l'ai lavé de ses peaux, de ses scories, des sueurs et bavures du prodigieux enfantement dont il était issu. Je l'ai fait mien, je lui ai donné une âme, un orgueil, une personnalité. II m'a fallu du temps, de la patience, et supporter maintes déconvenues. En prenant de l'âge - car il compte douze mois d'existence - il a appris à connaître et discipliner sa force. Il s'est guéri de ses pusillanimes caprices. Quand je suis à côté de lui, je me sens petit, mais fier. Je l'ai épaulé dans la vie. A lui de m'épauler à présent.. Il est mon confident et mon ami...
Pierre MOLAINE
Extrait de Le Sang, roman, Calmann-Lévy, 1967
J'ai essayé ce matin, sur les chemins de terre, un char 35 R révisé. Il répondait bien, nerveux et patient à la fois. La pluie, fouettant le blindage, menait un bruit simple et doux. Je suis resté un bon moment à l'arrêt, sous un noyer que le vent, à défaut des hommes, gaulera. Je n'aurais pu assurément être plus seul que sous cette carapace, assis à ce poste de pilotage, le front collé aux fentes de visée, en rase campagne, en grand silence, une solitude brouillée et ruisselante autour de moi. J'ai tiré de la poche de ma veste de cuir la dernière lettre de ma mère et je l'ai relue à la lumière de la lampe de bord. Tendre poésie de la plus timide des proses ! Je me suis rappelé une fois de plus les enchantements et les saisons de mon enfance, les automnes pluvieux, les randonnées dans les bois noyés, les cueillettes de champignons. Pourquoi mon émotion a-t-elle dégénéré en turbulence sacrilège au lieu de tourner au recueillement ? J'ai déchiré la lettre de ma mère en menus morceaux. J'ai lâché le char dans la nature. Il a pris ses ébats à son gré, tout son saoul, tel un ours ivre de miel, et c'était merveille de le voir faucher les arbres, broyer les mottes, coucher les fougères, fouler les mousses, sauter les souches, franchir les fossés, gravir les talus, faire le beau, droit sur son train arrière, aplatir en retombant quelque tertre et s'ouvrir des trouées joyeuses dans les haies ou les halliers. Entre tous les bruits de l'ardente mécanique, j'entendais le craquement des branches hachées menu et des troncs fracassés. Entre tous les relents, je percevais l'odeur de pourriture de l'humus profondément remué. L'entrain destructeur du char m'avait gagné peu à peu, et c'est de confiante humeur, pleins gaz et jouant du klaxon, que nous sommes rentrés, crottés jusqu'à la tourelle, au cantonnement. "
Pierre MOLAINE
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