Réflexions   



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Extraits de Batailles pour mourir, roman, Corréa, 1945

Je dirai ma colère jusqu'à mort de mon souffle. De jeunes hommes ont péri, qui, demain, viendront demander des comptes aux revenants. Je dirai ma colère jusqu'à ce que ce coeur s'arrête qui, naguère, a battu tant et tant, pour le mont, l'arbre, l'oiseau, le soleil, la femme et toute chose éternelle de ce monde. Déjà tout roide, déjà tout froid, déjà tout habillé d'ombre et de mystère, déjà couché en bonne mort sur six pieds et sous trois empans de terre, je crierai encore ma colère. Regardez-moi. Je reviens de guerre. Je suis aveugle.

Ténèbres sur moi. J'ai trente-cinq ans. Ma misère est immense et profonde. Pourtant une force étonnante la domine, celle d'une jeunesse qui ne veut pas consentir à mourir. Cette jeunesse, je la sens en moi, monsieur, et autour de moi, je la sens dans mes épaules, mes bras, mes mains et tous mes désirs. Aux heures de fièvre, elle s'amasse en mon tréfonds, prête à se déchaîner comme un vent. Aux heures calmes, une prodigieuse harmonie m'habite. En muscles, sang et os comme vous me voyez, bâti à jeter bas un taureau déjà encorné, me voici tâtant du pied le caillou, l'ombre de ma main et du front l'inconnu de ma route. Les enfants rient de moi, surtout depuis que j'ai laissé pousser ma barbe. Quant aux femmes !

Je vous demande autre chose que de la pitié. Je vous demande de m'écouter. J'ai deviné en vous un homme jeune, comme moi, mais d'une jeunesse qui vaincra, alors que la mienne est condamnée aux pires servitudes. Les vieillards ne s'émeuvent guère. De se douilleter, monsieur, de se mitonner une bonne mort bien savoureuse, bien gratinée, comme une soupe au fromage. Notre maire a septante ans, et pourtant il est maire. Quand je suis revenu au pays, le bâton en avant, incapable de reconnaître mon seuil entre tous les seuils, il m'a dit : "T'es jeune, t'auras une pension. Moi, ça ne va pas de la vessie. Je pisse noir, fieu". II m'a tapé sur l'épaule, monsieur, comme on fait au mendiant qui a passé la nuit dans le fenil...

Pierre MOLAINE

 

Extraits de Violences, roman, Corréa, 1944

Oui, songeons-y, mes camarades. C'était une fois de plus la guerre. Une fois de plus, la folle en robe rouge promenait ses torches sur les terres convulsées de douleur. Comme autrefois les voiliers aux bûchers des naufrageurs, des millions d'hommes couraient à ce signal, portant, enchassé dans leur coeur - mais pour combien de temps encore ? - le joyau des joyaux, la vie, diamant de mille millions de carats. En riant, Dieu poussait du pied les armées les unes contre les autres. Les vivants disputaient le sol aux morts. La France, encore debout, protégeait vainement sa poitrine de ses bras épuisés. Juin 1940 ! Les quatre chiffres de cette date sont les clous dont elle a été crucifiée. Le silence qui pesait sur nous, n'était-ce pas déjà le silence de la défaite ?...

... Non, je ne me range pas parmi les intellectuels, ces papes, dont le crâne en forme de tiare contient un cerveau lourd, dense et substantiel comme du corned-beef. Démonter les rouages secrets des âmes ! Je suis couvert de cicatrices. Les mains que voici ont tué de l'homme. Je me suis battu toute ma vie. L'humanité n'a pas à chercher à se comprendre. Sa vraie noblesse, elle la retire de sa lutte avec Dieu, je veux dire avec la mort. Alors que le flot de la défaite inondait les routes de France, j'ai rencontré un de ces intellectuels. Il était jeune, pâle, fragile, poltron, hargneux. Il avait soif. Je lui ai donné à boire. "Quelle guerre ! m'a-t-il dit. Négation du bon sens, avilissement des valeurs. Je suis agrégé de l'Université. J'occupe, dans la hiérarchie sociale, un rang qui correspond sensiblement à celui de chef de bataillon, et me voici simplement sous-lieutenant. Et je suis fichu de laisser ma peau dans l'aventure. Comme si l'Etat ne se devait pas de sauvegarder ses élites ! Et la prééminence de l'esprit, alors ? Très énervé, l'agrégé. Il m'a rendu ma gourde avec humeur. Il ne m'a même pas dit merci. Il le pouvait. Elite. Un prééminent.

Je m'en vais misérable. Je ris des biens de la terre. Nul ne me pleurera. On m'oubliera vite. Je suis déjà oublié. Je tiens, néanmoins, à mes prérogatives. Je ne céderais pas ma peau à un autre. D'ailleurs, je n'ai rien à troquer. Je n'ai envie de pactiser ni avec Dieu, ni avec Satan. J'achève mon travail d'homme. A Dieu ou à Satan de faire le reste. A chacun sa besogne...

Pierre MOLAINE

 

Extrait de le Sang, roman, Calman-Lévy, 1967

Sache-le, Lambda, mon pays, c'est la France. Je sers la France parce que je l'ai adoptée et je l'ai adoptée parce que j'ai pitié d'elle. Tu n'as pas à avoir honte de ce que je te dis, Lambda. Est-ce une offense que d'avoir pitié de la France ? J'ai pitié d'elle depuis ce jour de la mobilisation de 39 où j'ai vu, dans la cour d'une caserne française, cinq cents réservistes, à demi-habillés, attendre, attendre, se morfondre, s'irriter à force d'attendre. Qu'attendaient-ils ? Un couvre-chef et des souliers. Il manquait à l'armée française des couvre-chefs et des souliers. Il manquait beaucoup d'autres choses, mais voir des soldats partir pour la guerre en escarpins et chapeau melon, c'est un spectacle rare et qui émeut, Lambda. Je ne me suis pas remis de cette émotion. En conséquence, je sers la France. Si l'on t'interroge à ce sujet, réponds sans hésiter : "Moravec sert la France, à sa façon sentimentale, pour une question de chapeaux melons."

- Tous les chapeaux melons français te saluent bas pour ton dévouement, ta générosité, ton esprit chevaleresque, cher Venceslas.

- J'ai pitié aussi de la France, Lambda, parce que j'ai été témoin de sa débâcle. Après l'armistice, dans un train de démobilisés dirigé de la zone Sud sur Paris, sais-tu qui j'ai découvert sous les immondices d'un wagon de marchandises, sous la paille, sous les lazzi des tourlourous ? Un général français en uniforme, Lambda, pressé de regagner la capitale.

- Il avait hâte d'entrer dans la clandestinité, Venceslas.

- Comment ne pas avoir pitié de la France ? dit Moravec.

Pierre MOLAINE

 


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